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Livres en tête

L’entrevue avec Corinne De Vailly a été réalisée à l’occasion de la publication de Livres en tête, no 2, mai 2014, un bulletin d’information et d’animation sur les livres destiné aux membres de Communication-Jeunesse.

Livres en tête donne la parole aux auteurs, propose des sélections thématiques de livres et invite les amateurs à partager leurs coups de cœur. La présente entrevue porte essentiellement sur le recueil Mon premier livre de contes du Québec (Corinne De Vailly, illustrations de Benoit Laverdière. Les éditions Goélette, 2009) et donne le coup d’envoi à une sélection de livres destinés aux nouveaux arrivants et rassemblés sous le thème, «La literature, une terre d’accueil».

Communication-Jeunesse remercie Corinne De Vailly d’avoir gracieusement accepté de nous parler de sa démarche créatrice et de son oeuvre.

Johanne Gaudet : Des centaines de contes traditionnels composent notre patrimoine culturel.  Des hommes forts, des lutins malicieux et une nature déchaînée animent ces contes. Quels critères vous ont guidée pour choisir ceux que vous nous livrez dans votre recueil Mon premier livre de contes du Québec ?  

Corinne De Vailly : Dans un premier temps, j’ai sélectionné les contes les plus populaires comme La Corriveau, Rose Latulipe, Alexis le Trotteur, La chasse-galerie ; ensuite je me suis attardée à la facilité d’adaptation ou de création (comme avec le Bonhomme Sept Heures), puisque ce personnage est connu, mais qu’il n’existe aucun conte traditionnel le mettant en scène. J’en ai donc inventé un.

Je devais également garder à l’esprit que c’est un recueil destiné aux enfants ; aussi, j’y suis allée avec des thèmes qui les rejoignent : les animaux, les lutins, les sorciers, les pirates... Et pour terminer, mes préférences personnelles sont entrées en ligne de compte, certains récits m’interpellant plus que d’autres.

JG : Vous écrivez, en introduction à Mon premier livre de contes du Québec, que plusieurs auteurs, avant vous, ont adapté les contes, les ont déformés, embellis, ont pris des raccourcis, etc. Quel conte vous a donné, à vous, le plus de fil à retordre pour une adaptation destinée aux jeunes ?

CDV : Certainement La chasse-galerie. Les éléments religieux, notamment, ne sont plus du tout compris par la grande majorité des enfants d’aujourd’hui. Il a fallu que je trouve une façon de garder l’essentiel du conte, tout en le réécrivant totalement. C’est la raison pour laquelle les héros de La chasse-galerie, dans mon recueil, sont mes propres personnages et non ceux que l’on y trouve traditionnellement.  Je ne pouvais pas passer à côté de ce conte, mais je ne pouvais pas non plus le garder tel quel... C’est le compromis que j’ai trouvé.

Par ailleurs, la plupart des contes originaux sont très longs, remplis de digressions, il a fallu que j’aille à l’essentiel. De même, le vocabulaire d’autrefois n’est plus du tout adapté à la compréhension d’aujourd’hui et j’ai dû actualiser certains mots, expressions, quelquefois évacuer des notions qui ne correspondent plus à rien dans la vie actuelle.

La réécriture est un bon exercice pour un auteur, surtout lorsqu’on doit passer d’un texte de plus de 10 000 mots à un autre de moins de 1 300 mots, en gardant la même histoire, le même schéma narratif, les mêmes personnages. Pour certains récits, il m’a fallu quatre à cinq réécritures avant de parvenir à quelque chose qui se tienne et qui conserve l’âme et l’esprit du conte.

JG : Quels sont les contes de votre recueil dont les personnages et les expressions fascinent le plus les jeunes d’aujourd’hui et marquent leur imaginaire ? Quel pouvoir les contes exercent-ils sur eux et quels enseignements peuvent-ils retirer de la lecture d’un conte ?

CDV : Les enfants me réclament souvent le Bonhomme Sept Heures, La Bête à grand’queue, La Corriveau, La Griffe du diable, des histoires qui font frissonner.

Lorsque je les questionne sur les enseignements qu’ils en retirent, souvent je me rends compte que pour eux un conte n’est rien de plus qu’une simple histoire. Je dois pousser un peu leur raisonnement pour les inciter à comprendre que chacun de ces récits est porteur d’un enseignement, d’une morale, d’une sagesse ancestrale.

C’est là que l’on voit la différence entre les enfants d’hier et ceux d’aujourd’hui. Lorsque je leur explique que les contes ont été créés pour porter un message (notamment de prévention ou pour enseigner la sagesse, le partage, l’amitié, la protection de la faune, le respect des croyances...) ils sont bien étonnés. Il faut alors que je leur décortique le pourquoi du comment, et leur dise qu’autrefois, le conte oral était la manière de propager des enseignements importants pour les enfants et les adultes.

Une fois que cela est détaillé, je pense qu’ils ne voient plus le conte de la même façon. Je fais souvent le test. J’en lis un ou deux sans explication, un troisième dont l’enseignement est expliqué... Lorsque je termine le quatrième, cette fois, les enfants en viennent à proposer leur propre interprétation lorsque je les interroge sur la signification du conte, et généralement ils parviennent à cerner le véritable message ou à bien s’en approcher.

JG : Je suggère la lecture de votre recueil aux nouveaux arrivants.  Selon vous, qu’est-ce que nos contes leur apprennent sur notre culture et sur la société qui les accueille?

CDV : Les contes sont porteurs de sagesse ancestrale et sous couvert de petites histoires amusantes, ils sont une excellente façon de faire découvrir et de transmettre notre patrimoine. À travers les contes du Québec, on décèle les traits de notre société comme les croyances, la culture, les divertissements ; des notions topographiques, géographiques, historiques ; une histoire jalonnée de personnages atypiques, comme Alexis le Trotteur.

On y voit par exemple, une société autrefois très marquée par la religion - que l’on pense à tous ces récits où interviennent le diable et le curé - même si dans mes versions, j’ai essayé, non pas d’évacuer le religieux, mais de lui accorder moins de place que dans les contes originaux. On en apprend plus sur notre faune (ours, orignal, aigle et alouette, lièvre et loup, etc.), sur nos relations avec les peuples autochtones (Le bateau fantôme de Gaspé), le sirop d’érable, sur nos conflits ancestraux (Français contre Anglais), bref, par les contes c’est tout un pan de la vie et de la culture québécoise qui se dévoile.