Communication-Jeunesse
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Écrire pour les jeunes

Entretien avec Gilles Tibo

L'auteur Gilles Tibo était l'une des TÊTES D'AFFICHE de la 5e édition du volet francophone de la Semaine du livre canadien pour la jeunesse. Alors qu'il publiait son 100e titre (Noémie - Le grand amour chez Québec Amérique) et célébrait son 10e anniversaire comme auteur pour la jeunesse, l'occasion était belle de l'inviter à témoigner de son parcours, lors d'un entretien intime de notre série Écrire pour les jeunes. Cette entrevue exclusive a été réalisée le 1er novembre 2005 à l'Espace Jeunes de la Grande bibliothèque. Johanne Gaudet, directrice générale de Communication-Jeunesse, a mené l'entretien.

Gilles Tibo s'est prêté au jeu de l'interview devant un public attentif. Il a partagé son cheminement, son univers de création, sa vision de la créativité, voire de la vie. Le succès de ses livres auprès des enfants, la reconnaissance des experts qui lui ont accordé tout au long de son parcours, de nombreux prix prestigieux le convainquent de poursuivre sa démarche unique, dont on pourrait dire qu'elle se caractérise par une ouverture tout azimut !

JG :  Tu as consacré ta carrière - maintenant 30 ans! - à la littérature pour la jeunesse. Était-ce un choix conscient et délibéré, dès le départ ?

GT : Je ne crois pas en avoir vraiment pris la décision formellement, un jour. C'est arrivé. Enfant, j'étais plutôt timide et j'adorais lire les bandes dessinées. Je suivais religieusement les BD publiées dans La Presse. Cela me fascinait qu'une histoire se développe, semaine après semaine. Je m'attachais aux personnages, ils étaient en quelque sorte des amis. Leur présence était réelle dans mon univers.

JG : Alors, tu as rêvé, enfant, de devenir écrivain...

GT : Non, mais je me souviens que je ne pouvais pas concevoir que la vie se limite aux habitudes quotidiennes : se laver, manger, dormir. Ça ne pouvait pas être que ça, la vie. J'ai très jeune ressenti ce que j'appellerais une impulsion créatrice, une sorte d'intime conviction qu'il existe des univers parallèles. C'est une impression comparable au sentiment amoureux. Tu es animé par quelque chose que tu ne pourras jamais nier et même si tu essaies de le nier, tu te rends vite compte que c'est plus fort que ta volonté. Alors, très tôt, j'ai su que je deviendrais un artiste. En fait, je rêvais d'être peintre comme Picasso que j'adorais. Ma mère me voyait toujours dessiner. Un jour, elle m'a acheté des couleurs, des pinceaux et j'ai commencé à dessiner.

JG :  À cause de cette première passion pour le dessin et la peinture, il était peut-être plus naturel que tu sois d'abord illustrateur d'albums pour enfants, avant d'écrire pour eux ?

GT :  Oui, et c'est drôle à dire, parce que ce n'était pas vraiment dans mes projets que d'illustrer des albums. Il y a des rencontres parfois qui changent complètement notre vie. Je faisais surtout de la BD en noir et blanc à ce moment-là. Un jour, j'ai rencontré Bertrand Gauthier de la courte échelle qui m'a offert d'illustrer un album pour enfants, en couleurs. J'ai accepté, c'était Le prince Sourire et le lys bleu de Louis-Philippe Côté. Puis, il y en a eu un autre, puis un autre et ainsi de suite. Dans ce temps-là, on touchait à tout, je faisais souvent le graphisme aussi. Le climat de travail était déjà très cordial, très familial en littérature jeunesse. Je me souviens qu'à mes débuts comme illustrateur, j'avais osé dire à Grand-père Caillou qu'une phrase me gênait beaucoup car elle prenait trop de place dans la page. Grand-père Caillou a spontanément biffé les mots, réécrit le texte pour que visuellement, l'ensemble soit intéressant. J'ai été alors témoin du travail d'écriture.

JG : Comment en es-tu venu à l'écriture ?

GT : J'étais illustrateur et je rencontrais beaucoup d'auteurs. J'aimais découvrir leur univers, essayer de saisir l'âme du texte. C'était le début d'un travail littéraire. Au fil de mes rencontres avec les auteurs, je me suis rendu compte qu'il y avait autant de façons d'écrire qu'il y avait d'écrivains. Certains n'écrivaient que la nuit, d'autres surtout pas la nuit. Pour les uns, la solitude était indispensable et ils étaient incapables de faire autre chose quand ils écrivaient; pour d'autres, l'insécurité matérielle les amenait à avoir un emploi régulier pour... enfin, ils pouvaient écrire durant leurs temps libres. Le fait d'observer toutes ces possibilités a fait son chemin... et c'est un concours de circonstances qui a fait émerger mon premier roman.

Il y a 11 ans, ma fille avait 7 ans et vivait une relation privilégiée avec sa grand-mère. Cela me touchait beaucoup. À ce moment-là, je partageais un atelier avec d'autres illustrateurs et puis un jour, j'ai acquis un ordinateur MacIntosh. Je l'ai installé sur ma table de travail, à l'atelier, pour écrire les textes de mes albums ( de la série Simon).  Mine de rien, j'ai écrit, écrit. À la fin de la journée, j'avais rédigé 7 pages. Cela m'en demandait normalement 2 pour faire un album. J'avais donc écrit en un jour suffisamment de textes pour réaliser 3 albums. Je me souviens avoir été perplexe. Je me suis dit : « Tu t'es emballé avec ton ordinateur, demain tu feras une synthèse. »

Le lendemain, je suis revenu à l'atelier et, à ma grande surprise, j'ai écrit encore plusieurs pages. Mes voisins d'atelier me demandaient ce que je faisais à taper sur ce  clavier... À ce moment-là, je travaillais plutôt à l'aérographe... Le son était différent du clavier. J'ignorais ce que je faisais. Je n'avais pas de plan, j'écrivais. J'avais créé un personnage de petite fille en combinant le caractère de la mienne avec celui de sa meilleure amie. Noémie était là. Noémie avait une relation privilégiée avec une grand-mère et elle cherchait un trésor dans l'appartement de son amie âgée. Et moi aussi je le cherchais, le foutu trésor...  je le cherchais avec Noémie !!! 

Quand je suis arrivé au bout de cette histoire, je me suis retrouvé avec une espèce de pâte à pain. J'avais comme un gros paquet de pages. Je les ai confiées à ma voisine, Michèle Marineau, en lui disant : « J'ai fait ça. Qu'en penses-tu ? » Elle a tout lu et m'a dit : « Ça peut être bon, mais il va falloir travailler. Tu sais pour faire un livre, il faut des chapitres, des paragraphes, des dialogues... » Elle m'a fait travailler fort.

Après un certain temps, Michèle m'a dit : « Bon, il reste encore du travail à faire, mais le texte est assez mûr pour que tu le soumettes à un éditeur. Tu poursuivras le travail avec lui, moi, je n'ai plus le temps ». Je l'ai proposé à Québec Amérique et, c'est Anne-Marie Aubin qui m'a guidé pour peaufiner le texte. Noémie et le secret de madame Lumbago a été publié et a reçu le Prix du Gouverneur général (1995). Après le 4e Noémie, je croyais avoir épuisé le sujet. Finalement, non, le personnage m'a entraîné dans d'autres aventures et je vais continuer jusqu'à ce que je sente que c'est terminé. Je raconte souvent aux enfants qu'après la publication du vingtième Noémie, j'irai sur une île déserte avec elle pour faire le point et décider si nous avons elle et moi envie de continuer... Je continuerai aussi longtemps que j'aurai des idées pour Noémie et que j'y trouverai du plaisir.

JG :  Il y a eu Noémie mais il y en a eu tant d'autres...100 titres en 10 ans. Comment s'est effectuée la transition entre le métier d'illustrateur à temps plein à celui d'écrivain ?

GT :  Graduellement. Au début, je ne savais pas trop quoi faire avec ces deux types de travail. J'ai essayé plusieurs formules. Je dessinais le matin, puis j'écrivais l'après-midi.  J'ai aussi essayé de diviser ma semaine entre les deux activités, puis le mois. Aucune formule n'était vraiment satisfaisante. J'avais beaucoup d'idées d'écriture et je me suis rendu à l'évidence : je n'avais plus le temps d'illustrer. L'écriture s'est imposée d'elle-même. Les gens autour de moi étaient plutôt surpris. « Qu'est-ce que tu fais-là ? Quoi ? Tu écris ? Pourquoi, ça ne va pas si mal pour toi dans l'illustration ? » Je répondais : « Non, ça ne va pas mal. J'écris. » Et je n'ai pas cessé d'écrire depuis.

JG : À présent que tu te consacres à l'écriture, tu choisis les illustrateurs de tes albums et romans. As-tu eu de la difficulté à travailler avec eux/elles qui faisaient le même métier que toi mais avec leur propre univers de création ?

GT : Non, au contraire. Je n'avais pas du tout envie d'illustrer mes propres histoires. Cela aurait été comme de faire le même travail deux fois. J'aimais bien choisir l'illustrateur qui conviendrait le mieux au texte. Ce n'était pas difficile, parce que j'avais besoin d'un autre regard, un autre style que le mien. Je crois que d'avoir déjà fait de l'illustration et du graphisme m'a plutôt aidé à travailler avec les illustrateurs. Je connaissais les techniques, le vocabulaire, on pouvait communiquer aisément. La complicité est plus facile à installer. C'est ce qui m'intéresse dans le travail avec les autres. Établir des complicités.

JG :  Pour être artiste, écrivain ou illustrateur, quelles sont les qualités qu'il faut posséder ? Et dans ton cas, quelles sont-elles ?

GT :  Euh... (rire gêné). Comme illustrateur, je dirais : la qualité de la lumière. On dit qu'on réalise des albums, mais, en réalité, on fait des catalogues d'exposition. La nuance est importante pour moi. Les albums sont des catalogues. On y met en valeur les illustrations. D'ailleurs, physiquement, ils ressemblent à des catalogues d'exposition.

Mais pour revenir à ta question. Comme créateur, je crois que ma principale qualité c'est aussi mon principal défaut. Pour moi, il n'existe pas de limite. Ça peut aussi être un défaut dans la vie... Je crois que tout est possible, mais vraiment TOUT. L'ouverture d'esprit est essentielle au plaisir de créer quelque chose. Quand j'écris, ce n'est pas Gilles Tibo qui écrit, je m'abandonne entièrement à mes personnages. Ce sont eux qui me guident, m'entraînent dans leur univers. Je les écoute, je les suis, je ne juge pas. Chaque personnage est un véhicule. Cela me demande d'être vigilant, en état d'alerte pour voir ce qui va arriver. Et c'est en soi fascinant. Il y a tellement d'univers à explorer. Avec cet état d'esprit, je peux me permettre tous les sujets. J'ai écrit Les yeux noirs (Soulières éditeur, 1999) où le personnage principal est aveugle. Pour bien le saisir, j'ai vécu les yeux bandés; puis, j'ai demandé à un copain aveugle ce qu'il pensait de mon texte.  Il a répondu : « C'est pas mal ça ». Si je n'avais pas été capable de "tasser" Gilles Tibo, je n'aurais pas pu le faire. Je serais limité. Et c'est ce qui m'intéresse avec la création : ne pas avoir de limites. C'est comme ça dans la vie aussi. On ne sait jamais ce qui va arriver. Je peux sortir d'ici et rencontrer sur la rue une personne que je n'ai pas vue depuis dix ans. Si je ne suis pas à l'affût de ce qui se passe ici, maintenant, je passerai tout près d'elle sans même l'avoir aperçue. Bien sûr, maintenant quand j'écris, j'ai un projet général : je ne produis plus de pâte à pain comme au début. Par contre, j'ignore toujours comment l'histoire va se terminer. Je dirais qu'avec l'expérience, je réalise une tranche de pain à la fois.

JG : Tes livres sont publiés par plusieurs maisons d'édition.  Pourquoi ? Manque de fidélité, besoin de liberté, d'indépendance....

GT : Je produis beaucoup et j'écris des textes très différents les uns des autres. Je ne crois pas que cela puisse intéresser un seul éditeur. J'aurais peur de le tanner (rire).  J'envoie mes manuscrits aux maisons qui pourraient s'intéresser au texte, au sujet. Au Québec, nous avons de la chance; le milieu est petit, tout le monde se connaît et on est un peu comme une famille en littérature jeunesse. Les auteurs n'appartiennent pas à une maison d'édition comme c'est le cas en Europe, par exemple. Nous sommes plusieurs à publier avec plus d'une maison d'édition. Bien sûr, il y a quand même un code d'éthique à respecter. Un auteur ne pourrait pas décider de changer de maison d'édition pour la suite d'une série, par exemple. Déménager toute la série, ce n'est pas souhaitable non plus. À moins d'avoir de bonnes raisons, ce qui peut arriver. Mais bon, ce n'est pas une situation facile.

JG : Gilles Tibo, l'heure est venue de nous révéler quelques-uns de tes projets. Tu dois en avoir des dizaines, mets-nous en appétit....

GT :  Il y en a plusieurs. L'Orchestre symphonique de Montréal vient de m'inviter à écrire des contes musicaux sur de la musique de répertoire. Les personnages serviront de prétexte à la musique. Ce sera un travail de collaboration entre l'univers de la musique et celle de l'écriture. Je suis content et curieux de vivre cette nouvelle expérience de création.

Il y a en ce moment des négociations pour porter Noémie à l'écran... On s'en reparlera sûrement plus tard. Une chose est certaine, Noémie aura son site Web dès le 15 novembre... et peut-être un film aussi.

JG : En terminant, Gilles, je te propose trois questions sprint. Tu dois répondre sans trop y réfléchir et brièvement. Es-tu prêt ?

GT : On y va

JG : Quel est le roman jeunesse que tu préfères et que tu aurais aimé écrire ?

GT : Le ciel tombe à côté (Québec Amérique, 2003) de Marie-Francine Hébert

JG : Y a-t-il des projets d'écriture dont tu n'es pas très fier, ou satisfait du résultat ?

GT : Oui, bien sûr... Mais je préfère ne pas en parler. (rire) Bon d'accord, la série  Rodolphe le détective n'est pas une grande réussite.

JG : Y a-t-il des projets dont tu es particulièrement fier ?

GT :  Oui, La petite fille qui ne souriait plus (Soulières éditeur, 2001) et La chambre vide (Soulières éditeur, 2005).  Je suis content d'avoir réussi à rendre l'émotion.

JG :  Merci beaucoup Gilles Tibo pour cet entretien.

GT :  Cela m'a fait plaisir.

 

Entrevue transcrite et adaptée par Louise LeBlanc