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Sylvie Desrosiers (auteure)

Photo: Thomas Desrosiers

Sylvie Desrosiers est née à Montréal le 28 août 1954. C’est avec en main un baccalauréat spécialisé en arts visuels de l’Université de Montréal qu’elle a commencé à …écrire. D’abord pour un magazine d’humour, puis, en 1982, elle devient romancière. C’est en 1987 que paraît son premier roman jeunesse, La patte dans le sac, mettant en vedette Notdog, le chien le plus laid du village, et les trois inséparables amis. Depuis, après 33 romans, deux films et quelques heures de télé, elle partage son temps entre l’écriture et ses lecteurs, lors de visites d’écoles, de bibliothèques, lors de salons du livre et d’événements littéraires qui l’ont amenée à traverser le Canada, de Vancouver à Halifax, en passant par Iqaluit, Calgary et Sept-Îles, entre autres, et de Montréal à Paris à Genève.

«Je ne savais pas que je deviendrais écrivain. J’ai voulu être pilote d’avion, puis j’ai changé mille fois d’idée. Je me suis vue professeur, actrice, vétérinaire, journaliste, fermière, réalisatrice, exploratrice, peintre avant de découvrir que mon avenir se cachait dans un crayon (aujourd’hui dans un ordinateur). Je suis devenue écrivain en écrivant; pour moi, c’est la seule manière. Mes années d’université ont cependant été extrêmement précieuses : elles m’ont appris à penser.

Nous sommes tous riches de souvenirs enfouis, d’émotions intenses, d’idées de toutes sortes. Le rôle de l’écrivain est de transformer et de développer en histoires le désir d’exprimer ce qui nous habite. Ces histoires peuvent être loufoques, tristes, inquiétantes, drôles, intelligentes, philosophiques, originales; toutes sont uniques et ont ceci en commun qu’elles s’écrivent avec de la curiosité, de l’inspiration et beaucoup, beaucoup de travail. Quelle satisfaction quand j’écris de mot « FIN »!

Extrait

Trois lieues (Les)
Sylvie Desrosiers - La courte échelle - Coll. «Ado» - 2008 - 224 p. - 14,95 $ - ISBN : 978-2-89651-067-2

Sylvie Desrosiers a choisi:

Nous voyez-vous? Un gars de la ville, une fille de Mars, un chien de l’au-delà, à la recherche d’un père raté, mais que je veux sauver malgré tout. Oui, c’est clair maintenant. Puis quand je vais le trouver, je le… je vais… je vais quoi? Je ne sais pas. Vraiment pas.

Ulu me prend la main. Je serre la sienne, tout naturellement. Et en silence, ma main lui parle de mon père, comme je ne pourrais jamais le faire de vive voix.

Ma main lui raconte le petit garçon fasciné par la magie de l’atelier de sculpteur où j’aidais mon père à la mesure de mes forces. Petit, je m’assoyais sur les genoux de Louis et, pendant qu’il dessinait son œuvre future, je traçais la mienne à côté, le plus sérieusement du monde. Il me prenait comme tel, avec sérieux, respectait mes barbots; j’étais important pour mon père, il me traitait en égal.

Ma main lui avoue l’amour inconditionnel d’enfant pour celui qu’il voyait décliner, disparaître peu à peu, lui trouvant excuses et justifications et le défendant bec et ongles quand ma mère s’en plaignait.

Elle lui décrit le rejet, la fermeture, le mépris quand la lâcheté de son idole lui est apparue, quand le jugement lui est venu.

Elle pleure de désarroi, de colère, d’impuissance, de regrets, de détresse.

Et, je crois, elle cherche un effet bouclier.

Ulu ne m’a pas lâché de l’après-midi. Patte Bleue s’est improvisé guide, flairant une piste imaginaire, jusqu’à ce que le soleil décline rapidement. Nous n’avons pas atteint le deuxième refuge. Nous avons installé notre tente. Il y faisait affreusement humide. Le Primus a réussi à la chauffer, ainsi que nos sacs de couchages. Nous devrons dormir côte à côte, avec le chien : pas question de laisser Joker dehors, comme c’est la coutume dans le coin. On sera tassés, mais au chaud. D’autant plus qu’on sera tellement gênés que ça fera monter la température ambiante, je parierais cent dollars, encore une fois, certain de gagner.

Pendant notre infect repas, Ulu m’a parlé de l’âme, le sujet du jour! Je pense qu’elle essayait de me sortir de mon mutisme rempli de tristesse, de honte, de trouble et de sentiments aussi emmêlés que mes écouteurs de i-Pod. « Les Inuits ne veulent pas qu’on les photographie, car ils croient qu’on leur vole leur âme ». «  Si c’est le cas, il y a longtemps que j’ai perdu la mienne, si je compte le nombre d’albums de photos remplis de moi ».

Et si c’était vrai? Et si on pouvait réellement voler une âme? Et si une image de nous, quelque part, était le vrai nous et que nous n’étions qu’un mensonge, comme Dorian Gray? ». Et si chaque regard posé sur moi avait volé une parcelle de mon être et que celui qui tremble en ce moment n’était même pas réel? Du vent. Une photocopie de fantôme. Un Thomas transparent. Et ça ressemble à quoi, une âme qui s’envole? À un frisson à la surface de l’eau, à une bulle d’air crachée par un poisson…

— Thomas! Viens voir!

Ulu m’appelle du dehors. J’ai dû m’endormir. Je n’ai pas envie de sortir de mon sac. J’attends qu’elle insiste. Elle ne le fait pas. J’y vais donc. Esprit de contradiction, toujours.

— Regarde!

Au-dessus de nos têtes, une aurore boréale, des vagues de couleurs comme des rideaux bleus, verts, soulevés par le vent. J’aimerais pourvoir les accrocher aux fenêtres de la chambre de ma mère, ceux-là.

Même Patte Bleue a le nez en l’air. Voit-il la même chose que nous? Ulu murmure, grave :

— L’aurore attire vers elle toutes les tristesses et toutes les peines du monde; elle les broie et les transforme, les renvoie toutes en lumière qu’elle projette sur le ciel et sur nos cœurs.

En parlant, elle a de grands gestes, comme si elle attrapait ma détresse, l’enfermait dans ses mains et la lançait vers le ciel.

— C’est encore mieux que l’effet bouclier! C’est une pensée inuit aussi?

— Non, c’est une pensée de moi.

Étrange Ulu. Je l’ai regardée. Ses yeux brillaient des mêmes couleurs que celles du ciel. Je l’ai serrée très fort dans mes bras, lui murmurant à l’oreille le nom que je voudrais lui donner à cet instant précis:

— Aurore… ma belle Aurore.

Sylvie Desrosiers commente:

« J’ai choisi cet extrait, parce qu’il contient les trois éléments essentiels de mon roman, exprimés à travers Thomas, le personnage principal : la quête du père, le questionnement existentiel, la découverte de l’amour et celle de la beauté du monde. Je crois aujourd’hui que ce sont mes propres quêtes que j’ai traduites, sans m’en rendre compte ».