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Véronique Drouin (auteure, illustratrice)

Photo: Guy Tremblay
Véronique Drouin est née en 1974 à Montréal (Québec). Elle a étudié en sciences pures et a obtenu un baccalauréat en design industriel. Elle a d’abord été conceptrice de jouets pendant quelques années, puis elle s’est tournée vers l’illustration de livres jeunesse avant de se plonger dans la rédaction de romans.

C’est à partir d’une nouvelle écrite à l’école secondaire qu’elle a donné naissance à L’île d’Aurélie, premier roman de la série L’archipel des rêves, publié en 2004 à La courte échelle. Originale et touchante, cette série de science-fiction s’adresse aux adolescents et les conduit dans un univers menaçant et peuplé de créatures étranges.

Aurélie et l’Île de Zachary (La courte échelle – 2005 -1re édition) s’est classé deuxième pour le Prix jeunesse de science-fiction et du fantastique québécois en 2006.

Extrait

Île d'Aurélie (L')
Véronique Drouin - La courte échelle - Coll. «Mon Roman» - 2004 - 285 p. - 13,95 $ - ISBN : 2-89021-690-X

Véronique Drouin a choisi:

Une vingtaine de minutes plus tard, elle entendit des cris parvenir du fond de la salle et se tourna vers Gayoum, les yeux ronds. Un attroupement s’était formé autour de la table de jeu. Aurélie se fraya un chemin, poussant les armures métalliques et les redingotes de cuir, pour se retrouver à l’avant.
Icare, assis entre un homme-loup et un reptile à quatre yeux, scrutait avec satisfaction les cartes qu’il venait de recevoir. Il fumait une longue pipe, et une pile d’objets et de pièces dorées s’amoncelait devant lui. Les joueurs échangèrent des cartes en marmonnant et finalement, un homme-pieuvre, de la même race que celui qui leur avait fait traverser le fleuve sucré, glapit quelque chose. Tous laissèrent tomber leurs jeux sur la table, à l’exception d’Icare qui prolongea le suspens avant d’étaler ses cartes avec un petit ricanement. Une autre montagne d’argent vint s’ajouter à celle qui était déjà grosse.
- Et ce bougre a le culot de gagner en plus! coassa Gayoum, fasciné.
La jeune fille ne savait pas si elle devait se réjouir ou si reprendre son air boudeur pour dissuader l’ange de continuer la ronde de cartes. Cette fois, Icare avait perdu son sourire et se concentrait. Le cœur d’Aurélie débattait. « Il ne va pas tout perdre! Espèce d’idiot! ». Lorsqu’on annonça que les jeux étaient faits, elle se cacha les yeux pour s’épargner cette vision d’horreur. Tous les joueurs laissèrent tomber des jeux plus impressionnants les uns que les autres. Icare porta la main à son front, l’air profondément découragé, ce qui lui attira les moqueries de ses adversaires. Il posa enfin les cartes, une à une. Des cris de stupeur fusèrent de partout.
- Il a gagné! cria-t-elle.
Avec précipitation, elle s’approcha d’Icare pour éviter qu’il ne commence une nouvelle partie.
- Je t’avais dit de me faire confiance! sourit l’ange. Impressionnée?
- Très! Mais j’aimerais que tu arrêtes maintenant. Nous avons assez d’argent pour douze quêtes!
L’ange hésita un moment.
- Bon. J’arrête seulement parce que c’est toi qui me le demande! Je commençais juste à m’amuser!
Aurélie entassa les pièces dans son sac tandis qu’Icare se levait en faisant une petite révérence aux autres.
- Merci pour cette partie… euh… Comment dire? Enrichissante! déclara-t-il en portant deux doigts à son front pour les saluer.
Une rumeur parcourut les joueurs décontenancés. L’homme-loup se leva avec un grognement et pointa une épée tranchante vers l’ange surpris. À ce moment, les arbalètes, lances, fourches, haches et autres armes se braquèrent dans la même direction. L’homme-pieuvre se fâcha et tous acquiescèrent.
- Qu’est-ce qu’il radote? souffla Icare à Gayoum.
- Ils pensent que tu as triché.
- Je n’ai pas triché! Je suis chanceux, c’est tout! J’ai un talent naturel pour les cartes! essaya-t-il d’expliquer d’un ton plus ou moins convaincant.
Tandis que les perdants s’impatientaient, les chiens des bouches à feu cliquetèrent et les armes s’agitèrent.
- Ce n’était pas l’endroit idéal pour exhiber tes talents naturels! s’exclama le crapaud.

Véronique Drouin commente:

Au début du roman L’île d’Aurélie, comme l’héroïne, j’avançais à tâtons dans l’histoire, craintive de ce que cet univers inconnu me réservait. Je ne savais pas encore si mon travail serait accepté pour publication ni dans quelle aventure je m’embarquais.
Pourtant, lorsque j’ai composé cette scène, tout était si clair… J’entendais les cris des joueurs frustrés, je respirais les effluves nauséabonds de cette taverne glauque et, surtout, j’imaginais les personnages qui participaient à cette joute cocasse. C’est sans doute à cet instant que j’ai décidé de prolonger mon séjour en compagnie d’Aurélie et ses amis. Par la suite, je n’ai pu m’empêcher d’illustrer cette scène qui, je crois, traduit bien l’ambiance qui règne dans l’archipel des rêves.
C’est à la fois sombre et ludique, grave et humoristique. À l’instar des personnages. Et je ne peux que sourire en songeant à un crapaud moralisateur, à une jeune fille qui rappelle à l’ordre son ange gardien et à ce dernier qui n’a rien d’un ange…