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Sophie-Luce Morin (auteure)

Photo: Claude Beauregard
Sophie-Luce Morin est née à Hauterive le jour même de son anniversaire, sous le signe du Tigre, ascendant Sceptique. Toute son enfance s’est déroulée sans heurt, ses parents ayant agi avec elle comme si elle était normale. Depuis plusieurs années déjà, elle se consacre à l’écriture d’une succession de niaiseries qui se déclinent en divers genres : albums, poésies, romans, scénarios, verbiage universitaire, procès-verbaux insipides, rapports annuels soporifiques et demandes de subvention (toutes restées sans réponse). Plus sérieusement, Sophie-Luce adore les pâtes, ses enfants (souvent), le velouté de courge musquée, les carrés aux dattes, le brie fondu aux canneberges, son chum (presque tout le temps), les carottes trempées dans le baba ganouj, ses amis (la plupart du temps), les fleurs et tout ce qui est bleu et pas nécessairement comestible, l’ordre de ses préférences étant aléatoire et soumis à quelques principes biologiques obscurs qu’elle-même parvient mal à décrypter.

Sophie-Luce Morin est titulaire d’une maîtrise en études littéraires, et poursuit actuellement des études en psychologie à l’UQAM. Elle est également récipiendaire d’une bourse du Conseil des arts et des lettres du Québec (2016).

Extrait

Voleur de coeur (Le)
Sophie-Luce Morin - Ill. : Mika - Bayard Canada Livres - Coll. «Cheval masqué. Au grand galop» - 2015 - 80 p. - 11,95 $ - ISBN : 978-2-89579-662-6 - Disponible en version électronique

Sophie-Luce Morin a choisi :

« Je suis roulé en boule dans mon lit. Je pleure, le visage enfoui dans mon oreiller. À travers mes sanglots, je reconnais les pas de mère, qui s’avance vers ma chambre. Elle cogne doucement à ma porte.
— Victor, je peux entrer ?
Pour quoi faire ? Un autre interminable sermon ? Pour me dire, une millième fois, que je n’ai pas été gentil ? Que je me suis conduit comme un petit diable ? Comment faire comprendre à maman que je ne peux plus supporter la présence d’Arnaud ? Va-t-il falloir que je sois encore plus détestable ?
Je suis fatigué de faire enrager ma mère et de la décevoir. Fatigué de mentir. Fatigué de jouer à la guerre.
— Victor ?
— Va-t’en.
Ma mère ne prend pas mon avertissement au sérieux et pousse la porte. Sans dire un mot, elle s’allonge près de moi. Je ne veux surtout pas qu’elle me touche, alors je me recule.
— Victor, je ne te reconnais plus. Qu’est-ce qui ne va pas ?
Pour toute réponse, je détourne mon regard du sien.
Elle met sa main dans mes cheveux et commence à les caresser. Peu à peu, je sens les muscles de mon corps se ramollir. Mes sanglots s’apaisent. Ma respiration est plus facile.
Maman me presse ensuite contre elle, et couvre mon front de petits baisers. Cette fois, je ne la repousse pas. La chaleur de son corps et l’odeur de sa peau me réconfortent. Dans ce silence, je peux même entendre nos cœurs battre.
— Mon chéri, mon beau Victor d’amour…
Sur ces mots, je me mets aussitôt à penser aux fois où elle appelle Arnaud son chéri. Tous mes muscles redeviennent tendus. Je sens le volcan à l’intérieur de moi s’animer.
— Arrête de m’appeler comme ça ! C’est Arnaud-la-tête-d’artichaut ton chéri.
— Ce n’est pas parce qu’Arnaud est aussi mon chéri que tu ne l’es plus, Victor. Vous avez tous les deux votre place dans mon cœur.
— Je n’ai pas envie de partager ma place dans ton cœur avec lui, tu comprends ? Je veux être le seul. Comme avant.
— Victor, tu veux que je te dise ?
— Quoi ?
— Peut-être que tu ne t’en es jamais aperçu, mais tu as toujours partagé ta place dans mon cœur avec d’autres personnes.
— Non, tu mens.
— Et si je te disais que, dans mon cœur, il y a mamie et papi ? Dans mon cœur, il y a ma petite sœur, Béatrice. Il y a Jordan et Sam, Laurence et Émilien, mes amis. Il y a Catherine, ma collègue de travail. Un cœur, c’est élastique. Tous ceux à qui on l’ouvre peuvent y trouver une place. Toi, Victor, tu y occupes la plus grande. Et cette place est à toi pour toujours. Parce que tu es mon fils, et que je t’aime plus que tout au monde. »

Sophie-Luce Morin commente :
J’ai choisi cet extrait parce qu’il a été particulièrement difficile à écrire pour moi. Comment une maman — ou un papa — peut-elle expliquer à son enfant, dont le quotidien est chamboulé par « l’intrusion » de son nouvel amoureux, qu’elle l’aimera toujours comme avant ? Comment lui dire que personne ne peut lui ravir sa place, alors que dans les faits, il voit sa mère heureuse avec quelqu’un d’autre que lui/elle ? Comment expliquer toutes ces choses quand elle est souvent elle-même submergée par les émotions et que les mots restent pris dans sa gorge ? Il n’est pas toujours aisé d’être à la fois compréhensive à l’égard de la peine que vit son enfant, et ferme.

Je ne voulais pas tomber dans les explications psychologiques, clichées ou dans le mélodrame. Je voulais expliquer cela dans un langage accessible, avec les mots justes et d’une manière qui touche le lecteur.
Puis, tel un cadeau, cette phrase m’est venue : « Un cœur, c’est élastique ». Mon cœur s’est serré. Mes yeux se sont embués. C’était cela ! En tant qu’auteure, cette joie intense que l’on ressent quand on sait qu’on a trouvé les mots précis pour dire ce que l’on cherchait à dire n’a pas de prix !

Quand je relis ce passage, je sais que c’est ainsi que j’aurais aimé pouvoir moi-même expliquer cette réalité à mes enfants quand j’ai été appelée à le faire.

Dès lors, si mon texte peut aider les enfants à comprendre ce que leurs parents peinent à mettre en mots — ou même les parents à trouver l’inspiration à travers mon écrit pour exprimer à leurs enfants ce qu’ils vivent —, alors j’aurai réussi une grande partie de ma mission !